Comment commencer ? Par Mark Fisher ou Popstar Speedrun ?
Mark Fisher était un universitaire britannique qui aimait la musique, le cinéma et la culture populaire. Auteur du réalisme capitaliste, un essai d'une lucidité déprimante sur l'etat du monde et de ses mouvements.
Il est plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme est une phrase de Fredric Jameson, mais amplement popularisée à travers le travail de Fisher. Elle résume bien ce concept difficile a saisir qu'est le réalisme capitaliste. C'est un peu comme essayer d'attraper a mains nues l'air comme disait Thea dans sa chanson Lacunaire.
Le réalisme capitaliste, c'est la croyance globale, intégrée jusque dans les habitus sociaux, dans l'inconscient collectif et les inconscients quotidiens qu'il n'y a pas d'alternative au capitalisme.
C'est le début du travail de Mark Fisher.
En parallèle de son travail universitaire, Mark tenait un blog nommé k-punk où il publiait parfois des bouts de pensée théorique, d'autres fois des recommandations filmiques ou musicales. Parfois il élaborait carrément des concepts entiers qui nommaient des pans encore peu éclairés dans les luttes anticapitalistes. Mais aussi, il rageait. Il rageait sur la culture musicale. Il l'estimait terminée après le post punk, avalée par le capitalisme dans un processus qu'il nommait la lente annulation du futur. Pour lui, tout mouvement post - post punk était un recyclage d'une esthétique d'il y a quelques décennies, mais ne portait plus rien vers le futur. Les trends se répétaient en boucle, comme si nous n'étions jamais passé au 21e siècle. Il parlait aussi d'hantologie. Il se doit se retourner dans sa tombe pour une révolution complète avec le retour du y2k.
Moi aussi j'ai ragé. J'ai ragé sur Meta, enfant corrompu des blogs à l'ancienne comme celui que j'essaie de relancer en faisant troudelapin.fr. J'ai ragé sur insta et c'était sur Thea. En 2 jours j'ai vu passer 4 publications : une pub pour des chaussures new rock avec sa tête et son nom a 350 boules, une vidéo d'elle qui va acheter son album a la fnac dont le slogan est "libérons la culture" et un post de Problematik Média qui l'interview avec la headline "les thèmes de mes chansons sont pas fun, mais ca crée des communautés" et surtout un post featured sur la page officielle de Spotify France
Mon sang s'est mis a bouillir et j'ai fait déferler posts, reels, stories jusqu'à me rendre folle et finir aux urgences psychiatriques.
Tout ca faisait trop de contradictions en moi, trop de tension, trop de noeuds. Je pensais a Mark Fisher, au réalisme capitaliste qui avait pris emprise sur Thea, je pensais a ses débuts, a Memento, a Guillotine, Enfant doué.e, a Grisaille bismillah.
J'ai perdu la raison.
Spotify, c'est la plateforme du patron de Helsing, boite allemande qui produit des drones militaires pilotés par IA utilisés a Gaza et probablement demain dans nos dystopies neoliberales. 600 millions, c'est ce que Spotify a reversé a Helsing l'an dernier.
Spotify (et méta), c'est la plateforme qui détruit l'industrie musicale en contraignant les artistes a farmer les algorithmes en repérant les tendances et en sélectionnant quelques elu.e.s comme ParcoursSup mais pour la musique et qui relèguent les autres aux quelques centimes de leurs pauvres centaines de streams.
Spotify, c'est la plateforme qui s'est appropriée les sonorités de SOPHIE, de PC Music, de 100gecs a travers de la curation algorithmique pilotée par IA (bien avant qu'elle parle, elle savait reconnaître vos patterns d'écoute) en créant la playlist "hyperpop" et en créant ensuite un monopole avec son algorithme ultra performant qui rend les gens accros puisque peu importe l'artiste, qu'il soit reel ou non, Spotify sait ce que tu aimes, et te le sert. Ce n'est pas une hyperbole, c'est bel et bien de l'hypersoupe que fait Spotify avec l'hyperpop. Et ca fait peur, et ca précarise les artistes et les lieux qui ne sont pas franchisés. Et les scènes alternatives meurent.
Je repense a Mark Fisher, et je me dis que j'aurais aimé qu'il ne parte pas si tôt. Je crois qu'on se serait entendues lui et moi. J'aurais aimé qu'il ne prenne pas sa vie, comme j'avais failli le faire. Je lui aurais dit que j'etais déterminée a poursuivre son oeuvre, et que j'avais trouvé d'autres personnes aussi qui l'avaient entendu, juste un peu trop tard.
Dans ses derniers écrits, il développait le concept d'acid communism. Je crois que je l'ai trouvé. J'ai trouvé des brits qui ont fait un film décapitalisé qui s'appelle We are making a film about Mark Fisher. J'en organise une projection a la galerie de BosKop le 5 decembre, avec des débats et des concerts. J'ai aussi trouvé des froggies qui sont pret.e.s a se lancer dans un projet un peu fou qu'ils ont accepté de me laisser nommer Douleur Douceur. Je ne sais pas quand ca arrive, mais c'est bientôt.
Ce qui est sur, c'est que bien que plein de sons de Popstar Speedrun sont musicalement ultra banger, Thea a perdu avec ces moves discutables une partie de son public, dont une partie de ses soeurs. Je ne lui souhaite aucun harcèlement, et les gauchos qui me liront et s'amuseront a la dénigrer publiquement en mon nom m'insulteront autant qu'elle. Je ne cautionnerait JAMAIS le harcèlement d'une personne pour ce motif, surtout qu'elle n'est qu'une parmi d'autres et que la blessure est simplement plus intime parce qu'elle m'a aidée et inspirée dans ma transition et mes propres débuts dans la musique. Je la considérerai comme cette soeur qu'on aime toujours mais qu'on voit plus trop car elle a viré un peu trop neolib alors qu'elle s'esthetise radicale. C'est pas si grave c'est juste cringe.
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