Une pilule difficile à avaler - réflexions sur la violence des queer et le call-out des meufs trans

C’est la merde.

La période est super difficile pour tout le monde, l’extrême droite monte en flèche et ça fait super peur.

Les fachos sont de plus en plus déterminés à en finir avec les arabes, les noirs et les pédés.

Les agressions racistes, homophobes, transphobes sont en hausse, Gabriel a été missionné par Papa Manu de lui façonner des petits soldats dociles qui respectent son autorité et de punir fermement celleux qui oseront la défier, Marguerite et Dora ont publié leur dangereux petit ouvrage, la ville de Paris vire les pauvres et les étudiants pour montrer au monde entier à quel point elle est belle si on fait abstraction des odeurs de pisse et de la misère des gens qui crèvent, le peuple palestinien continue d’être massacré pendant que les grandes entreprises achètent des parcelles souillées par le sang des civils qui y vivaient, y riaient, y pleuraient, s’y aimaient pour y construire des Mc Donald’s.

Du côté gauche : des tensions intracommunautaires de partout, des conflits en public sur les réseaux sociaux et une pluie de call-outs.

Moi, en 2023 je me suis fait call-out.

Cette même année, j’ai rencontré une dizaine de meufs trans et y en avait 8 qui s’étaient faites call-out aussi.

Elles avaient des histoires horribles, toutes différentes bien qu’elles semblaient partager des patterns récurrents dans le traitement que leur communauté leur avait infligé.

Comment expliquer cette prévalence si élevée de meufs trans jugées problématiques et écartées, exclues, isolées ?

Je vous propose deux théories.

Les meufs trans sont majoritairement dangereuses et problématiques. Elles sont manipulatrices et prédatrices et il faut s’en méfier. Il est important qu’elles soient rabaissées et surveillées afin qu’elles ne retombent pas dans les travers liés à leur socialisation masculine. C’est pour ça qu’elles sont ciblées par tant de call-outs.

OU

L’immense majorité des call-outs de meufs trans sont des abus de pouvoir extrêmement violents et caractérisables systémiquement. Ces campagnes de cancel, qu’elles soient officielles ou non, suintent de transmisogynie parfois à peine masquée. Elles arrivent puisque nous y sommes vulnérables. Parce que le monde queer est un monde corrompu par les enjeux de réputation, les mêmes que nous reprochons aux patriarches, et que chez les queer comme ailleurs, il est toujours bien plus facile de socialement souiller une femme. Surtout si elle a une bite.

Pourquoi et comment peut-on produire tant de violence ? Pourquoi se déchire-t-on quand on veut se lier ?

On vient majoritairement de foyers pourris jusqu’à la moelle, nos racines souffrent d’être plantées dans une terre toxique, souillée par la violence coloniale, impérialiste capitaliste et patriarcale de l’état français.

On transporte avec nous un shitload de traumas générationnels.

Il y a 80 ans, l’état français collaborait à la Shoah et contribuait au projet antisémite nazi.
Il y a 60 ans, l’état français perdait la guerre d’Algérie et était contraint de relâcher son emprise coloniale sur le peuple et le territoire algérien.
Il y a 40 ans, l’état français cessait de régler ses problèmes sociaux en décapitant des êtres humains : pour référence, ma mère avait 21 ans.

L’année dernière, en 2023, j’ai fêté mes 25 ans. Où en était l’état français ?

Pour ne citer que quelques unes de ses actions les plus marquantes :

Sainte-Soline

Nahel

Le début officiel du génocide des palestiniens soutenu activement par l’état français et la vision sanguinaire, corrompue par le pouvoir jusqu’à l’âme, des puissances occidentales.

On a appris à survivre dans une société qui produit une violence inouïe et ininterrompue, où les puissants n’ont de cesse d’exploiter et d’opprimer, et où l’on apprend aux enfants à infliger ou à subir.

Grandir dans un monde pareil, ça l’inscrit dans toi la violence, dans ta chair, dans tes mouvements, dans ta voix, dans ton style d’attachement et tes schémas relationnels défectueux.

Voici une pilule difficile à avaler : y a de la violence entre les personnes queer. Y a de la violence entre les personnes queer parce que y a de la violence partout. Y a de la violence dans l’air, de la violence dans l’eau et dans le climat qui se dérègle, dans les vies humaines et animales qu’on consomme et dans les écosystèmes naturels qu’on remplace par d’autres systèmes régis par de la violence.

Nous devons collectivement faire ce constat là.

Je ne dis pas que nous devons nous résigner à accepter la violence mais bien qu’il est temps de nous concentrer sur la réduction des risques, sur l’éducation et sur la réparation. Parce que la punition est inefficace, inhumaine, et inévitablement porteuse d’injustices systémiques.

Nous devons désapprendre la vengeance et cesser de nous entredéchirer, nous devons apprendre à gérer nos conflits, et les agressions que nous subissons et produisons sans passer par le harcèlement, l’exclusion et l’exécution sociale.

Nous devons préserver notre colère et notre rage parce que nous en avons besoin.
Cette sensation dans la poitrine, impossible à apaiser, comme des cris qui ne demandent qu’à sortir en continu, nous en avons besoin.

Nous en avons besoin pour nous organiser, pour la diriger ensemble vers le fascisme et l’autoritarisme de l’état français.

Nous devons faire communauté, avec tout le travail et les douleurs et les déceptions et l’inconfort et les insécurités et les conflits et les ex qu’on voulait pas croiser et les compromis et les crises d’angoisse et la violence et les deuils que ça implique.

Je n’ai pas toutes les solutions, mais je crois que c’est urgent.

Je crois aussi qu’on est capables de le faire vraiment, de s’organiser collectivement, de faire communauté et d’activement retisser les liens que des décennies de violence et de traumas ont arraché.

C’est une perspective vertigineuse et terrifiante, et je comprends bien que les corps s’activent, que les réactions traumatiques crient danger et que le réflexe premier soit de se protéger en cherchant à se créer un safe space sécurisé et contrôlé quel qu’en soit le prix.

Pourtant je crois que la libération que nous recherchons est dans la vulnérabilité et dans la connexion, pas dans la sécurité et le contrôle.

J’en suis convaincue. Et je sais que je ne suis pas la seule. C’est peut-être ça qui permet à la pilule de passer.

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