#4 ans de contenu instagrammable
Durant les 4 dernières années, j'ai documenté et décortiqué un certain nombre de concepts, d'idées reçues et de réalités invisibles.
Soyons honnêtes : le lancement dans cette activité fut plus subi que choisi.
En juin 2022, je sors de formation théâtrale professionnelle. Cette dernière m'a brisée puisque j'ai commencé ma transition hormonale au même moment et que le personnel et les autres élèves sont à des années lumières des perspectives transféministes qui leur permettraient de saisir mon parcours et mes besoins.
Moi aussi, à ce moment, je suis bien loin d'avoir développé la conscience de classe que je déploierai au fil de mes publications entre 2022 et 2025. Je me vis, et suis perçue, comme un homme capricieux. J'ai encore une barbe, et les questions fusent à son propos.
Mon maquillage et mes petits seins qui poussent son aussi beaucoup sujet à débattre, surtout par R. (le plus âgé, il y a deux R. dans ma promo et le plus jeune est absolument adorable). Il raconte aussi au collectif ses fantasmes sexuels "libérés" et comment il nous y imagine. Ca parait choquant ou du moins malaisant, mais il faut comprendre que c'est plus que normal pour un homme de cet âge de parler tout le temps de cul, que c'est accepté en société, et même perçu comme quelque chose de viril. C'est d'autant plus banalisé parce que nous sommes dans une formation de théâtre et que l'industrie du spectacle ne sépare pas bien le privé du professionnel en termes de relations sexuelles. Ceci engendre tout un tas de complications liées au rapports de pouvoir.
Je ne suis presque jamais questionnée sur mon vécu, mes expériences, ma vision des dynamiques sociales dans lesquelles je prends part. Quand je l'ouvre, je fais chier, et je n'ai pas les mots pour expliciter réellement ce dont j'ai besoin ni ce que je traverse, alors on dit qu'on va en parler en groupe et puis on oublie parce que personne comprend quoi que ce soit à ce qu'il se passe.
En novembre, c'est la représentation de Pour un temps sois peu de Laurène Marx au théâtre Sorano, et je réalise l'action qui signe à la fois la fin de ma courte carrière dans le spectacle vivant ainsi que le début de l'exposition médiatique de son autrice.
En parallèle, je commence à entendre que certains groupes sociaux propagent un certain nombre d'accusations de violence sexuelle pour détruire ma réputation, et notamment ma place sur les scènes alternatives queer féministes toulousaines.
Je m'enferme. J'écris, et je produis un spectacle Un point, c'est tout. Je ne peux plus monter sur scène, les regards et les murmures sont trop difficiles à supporter. Plusieurs artistes refusent de jouer à mes côtés, mes tentatives de représenter mon spectacle à Toulouse se soldent par cinq annulations entre 2023 et 2024.
Je passe deux ans à tenter d'accepter mon sort, et je finis par réaliser que si j'ai reconnu un acte isolé, les autres accusations ne portent jamais sur des faits précis, mais simplement des traits qui me sont attribués (violente, dangereuse, masculiniste). En deux ans, je parviens à réaliser ma place dans les dynamiques qui ont conduit à ces accusations. Je réussis à comprendre que non, lorsque je suis droguée au point de ne m'en souvenir qu'à moitié et que 6 personnes me baisent en gangbang, je ne suis pas en situation de pouvoir. Il en va de même pour toutes les fois où je suis attachée, semi consciente et immobile, et où certains actes laissent couler du sang qui devrait m'alerter, moi ou mes partenaires.
Je commence à comprendre la transmisogynie, la position idéale de bouc émissaire dans laquelle je me trouve puisque j'ai reconnu ma responsabilité dans un acte. Ceci permet à toutes les autres accusations, qu'elles soient réelles ou fantasmées, d'être prises pour argent comptant sans jamais être remises en question. Après tout, j'ai avoué, je suis un violeur (ça revient régulièrement au masculin).
Une ancienne amie me recontacte pour me soutenir. Elle estime avoir participé à la dynamique de groupe ayant conduit à mon exclusion sociale et souhaite réparer comme elle peut en produisant un texte où elle décrit mon vécu de l'extérieur. C'est un pas immense puisque je suis enfin validée par quelqu'un qui était témoin des sévices que j'ai subis, et cela m'aide énormément à sortir des boucles de pensée où j'imagine avoir tout inventé pour me protéger en me victimisant.
En 2023, je réalise mes premiers posts sur Instagram à visée militante et pédagogique. Sous-patriarcats et Petit tuto qui rencontrent un franc succès et bénéficient d'un grand nombre de partages. Je comprends que si ma parole est impossible à faire entendre IRL, personne ne peut m'empêcher de m'exprimer en ligne. De 2023 à 2025, au-delà des posts occasionnels, je développe une relation aussi toxique que libératrice au réseau social. Les stories sont un espace où je peux parler lorsque je suis en crise et que j'ai besoin d'extérioriser la colère que je retour
En 2026 j'ai supprimé mon compte principal @aliceaupaysdesfascistes parce que je faisais de sévères crises de paranoia suite aux voix qui s'élevaient contre chacun des projets auxquels je participais. Le pesant silence de mes soeurs plus visibles que moi lorsque les terf me couvraient de peinture et de honte lors de la représentation de Te lécher jusqu'à m'étouffer à La parole errante n'a également pas aidé, je l'avoue.
C'est l'époque ou je décide de me lancer dans le porno parce que mon aah n'arrive toujours pas et que je reste dépendante d'un lien avec mes parents toujours violent bien qu'amplement apaisé depuis la rupture du silence sur l'inceste.
Des meufs trans decortiqueront cette représentation de ma bite qui m'excite et m'enleve des couches de honte et j'en sortirai bien incapable ne serait-ce que d'imaginer montrer ma bite a l'écran.
En montrant ma gueule sur insta j'avais imaginé recevoir de la haine de la droite, pas des miens
C'est qu'elle est bien foutue cet appli. Devenir indispensable en rendant une portion massive de la population socialement atrophiée, dépendante à ses actus, ses débats, ses canaux de diffusion.
Et malgré tout par dessus, histoire qu'on se rappelle chez qui on est, un algorithme extrêmement performant pour maximiser l'affect et le convertir en engagement.
L'algorithme de méta, c'est ton oncle qui fait une blague raciste en te regardant du coin de l'oeil. L'objectif premier est de capter ton attention, le deuxième est de te faire réagir, de capter littéralement ton flux de pensée.
Pour que les gens restent, il faut un équilibre particulier : tu vois des comptes qui sont proches de tes centres d'intérêts et souvent tout juste a la frontière entre ce qui t'est cher et ce qui te soule. Ca permet de regrouper les communautés en bulles d'écho qui communiquent a travers un discours incessant : stories, posts, commentaires, DM... Tout est fait pour diviser ton parti en gangs de pensée qui s'affrontent pour générer plus de contenu qui captera l'attention de plus d'addicts.
Pendant ce temps, vous ne vous alliez pas pour construire de la lutte durable, vous ne vous organisez pas pour mettre les idées en pratique, vous défendez votre petit clan et sa réputation immédiatement visible par un petit chiffre.
Les createurices, qui publient régulièrement deviennent des scanners a tendance, et savent avant tout publier du contenu qui fonctionnera, indépendamment du fond et de sa qualité.
Le néolibéralisme des réseaux sociaux c'est aussi la transformation en entrepreneur.euse.s de l'attention toustes celleux qui sans ca auraient créé une asso, organisé des soirées ciné débat ou un club de lecture. Et les mettre en compétition comme dans tout marché sain.
Des boucles et des boucles qui convergent vers un constat, puisqu'il faut bien conclure ce flux de pensée désordonné d'une façon ou d'une autre.
Je pense qu'il est, à un an de la présidentielle la plus importante de notre vie de zillenials et d'alpha tiktok babies, plus que nécessaire de penser des structures pour faire front collectivement à la curation algorithmique de l'information qui créée plus de bulles d'écho et de conflits intra communautaires que de propositions politiques fertiles.
Il est temps de s'associer, de redescendre de nos compétitions individuelles egoticapitalistes et de trouver des formes créatives de diffusion et d'échange. Nous ne pouvons plus faire comme si les outils que nous utilisons majoritairement sont neutres, et nous devons mettre nos pouvoirs a contribution pour créer des mouvements qui nous dépasseront.
Les gilets jaunes sont appelés a se reformer le 17 octobre.
Peut etre que le mouvement prendra, peut etre que non. La répression est a attendre, mais les conditions de crise actuelle pourraient bien réactiver l'effet boule de neige des premiers jours.
Cependant, la mobilisation dans la rue ne doit pas nous abstenir de nous mobiliser digitalement - et je crois notamment au niveau des artistes politisés puisqu'il semble absurde de lutter pour nos rémunérations individuelles dans ce contexte politique insupportable.
Bonjour, je m'appelle Alice et j'écris des gros pavés.
Ca fait un moment que j'ai quitté instagram et je n'arrivais pas a franchir la 1e étape symbolique d'écrire directement sur mon site. Les habitudes d'insta profondément ancrées en moi me font autocritiquer chaque tentative et tout effacer avant de publier quoi que ce soit.
Mais j'ai finalement réussi a venir a bout de l'exercice.
Merci d'avoir lu si tu es encore là. Je ne sais pas à quelle fréquence j'écrirai, la vie est folle du côté individuel et je suis encore endeuillée.
J'espère qu'avec ce premier point, j'enclencherai un mouvement dans mes habitudes, et que tu pourras me lire ici plus souvent qu'en stories nrv sur @troudelapin.fr
Et pour nous féliciter d'avoir fait ça ensemble, toi lu, moi écrit, hors d'insta, voici un cookie amplement mérité.
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Commentaires (5)
En effet une mobilisation des artistes serait bénéfique mais il faut déjà réussir a créer du collectif dans ce milieux qui fonctionne sur la concurrence pour capter des auditeurices/spectateurices/... Tant que les artistes seront payé a la tache et en capital (c'est le principe du droit d'auteur), l'union est compliquée car risquée, mais pas impossible (Après il y a quelques syndicat d'artistes qui luttent contre ca)
Plein de soutien et vivement tes prochains post ici
dans tous les cas des alternatives IRL y'en a déjà énormément et ce qui manque c'est pas leur création mais le fait de les rejoindre, et ça, c'est le nœud entre le fait que ces or gas sont elles mêmes forcées de jouer de jouer le jeu de la visibilité en leur sein, qu'il y a des énormes backlash générationnels et un manque cruel d'humilité. espérons que le mouvement des gilets jaunes soit renforcé, et d'autant plus incontrôlable. C'est pour ça qu'on parle de capitalisme attentionnel. C'est la ressource la plus précieuse qu'on ai, notre attention. Et en ce moment on la vend à méta en participant au harcèlement des autres pour se sentir mieux et utile plutôt que de s'engager et regarder tellement le paysage politique avec lequel on joue sur l'échiquier.